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[Portrait] Nana Akufo-Addo, un libéral réputé incorruptible à la tête du Ghana

Les partisans du président élu du Ghana, Nana Akufo-Addo, dans les rues d'Accra après l'annonce de sa victoire, le vendredi 9 décembre 2016.
© REUTERS/Luc Gnago

Vétéran de la vie politique, le tombeur du président John Mahama est issu de l’élite ghanéenne. Plusieurs fois ministre et chef de file de l’opposition depuis huit ans, l’homme jouit d’une image de leader incorruptible et rigoureux. Déjà deux fois candidat à la présidence, il a bénéficié cette fois de la crise économique que traverse le pays et des scandales de corruption qui ont entaché le mandat du président sortant, pour se faire élire. La troisième tentative aura été la bonne.

L’opposant ghanéen Nana Akufo-Addo sera le nouveau locataire de Flagstaff House, ayant remporté le scrutin présidentiel du 7 décembre dès le premier tour avec 53,3% des voix, contre 44,4% pour son adversaire, le président sortant John Dramani Mahama. C’est une victoire nette pour cet avocat de 72 ans, qui en était à sa troisième candidature à la présidence, et sans doute sa dernière compte tenu de son âge. C’est aussi une victoire historique qui vient confirmer la maturité démocratique du peuple ghanéen qui, tous les huit ans, exerce en toute liberté son droit à l’alternance au sommet de l’Etat. En 15 ans, c’est la troisième alternance que connaît le Ghana.
En élisant cette fois à la présidence le chef de file du Nouveau Parti Patriotique (NPP), les Ghanéens ont fait le choix du libéralisme. Ils ont congédié le régime socio-démocrate en place, dont la gestion « dispendieuse » des finances de la nation n’est peut-être pas étrangère à la crise économique que traverse le pays, avec une croissance en chute libre passée de 14% en 2011 à 3,3% en 2016, selon le Fonds monétaire international. Exportateur d’or, de cacao et depuis 2010 de pétrole, le Ghana a dû s’endetter fortement auprès des bailleurs de fonds internationaux pour compenser la baisse de ses revenus à l’exportation, suite à la chute des cours des matières premières.
Pedigree politique
Le palais présidentiel du Ghana, situé à Accra, la capitale. © Flickr creative commons CC-BY-NC 2.0 S Martin
Le président élu a promis de réparer l’économie et a réitéré sa promesse dans son discours de victoire, s’engageant solennellement à « remettre (le) pays sur la voie du progrès et de la prospérité ». Or si cet homme à l’allure sereine et au visage poupin derrière ses éternelles lunettes rondes a réussi à susciter la confiance de ses concitoyens, c’est certainement aussi à cause de son pedigree politique.
Grande famille politique ghanéenne, les Akufo-Addo sont parentés à trois des « Big Six » (le Grands Six), les pères fondateurs de la nation ghanéenne. Le père de l’élu a été lui-même président du pays à la fin des années 1960. Né en 1944, à Kyebi, dans l’est du Ghana, Nana Akufo-Addo a grandi au sein de l’élite politique et sociale du pays. Il a fait des études de droit et a exercé sa profession d’avocat en Angleterre et en France où il a vécu pendant cinq ans dans les années 1970, avant de rentrer au Ghana où il a créé son propre cabinet d’avocats. L’homme a consacré son expertise au service de l’avancement des droits de l’homme, l’Etat de droit, la justice, la liberté et la démocratie. Cela lui a valu cette année le prix international Mère Teresa pour la justice sociale décerné à Bombay, en Inde.
Le nom de Nana Akufo-Addo est aussi associé au mouvement démocratique ghanéen. Premier pays africain à accéder à l’indépendance, en 1957, le Ghana connaît , avec le renversement de son premier président Kwame Nkrumah en 1966, des années de turbulences politiques gravissimes. Pendant plus de deux décennies (1966-1992), ce pays a alterné entre régimes militaires et gouvernements civils fragiles. Le jeune Akufo-Addo militait alors au sein des mouvements civiques pour la restauration de la démocratie au Ghana. Devenupersona non grata dans son pays sous le régime militaire, il dut s’exiler brièvement à la fin des années 1970 en Grande-Bretagne. Mais pour ne pas se faire oublier, le jeune homme prenait la parole régulièrement à l’antenne de la BBC World, se révélant un défenseur passionné de l’Etat de droit. C’est l’adoption par le Parlement ghanéen en 1992 d'une nouvelle Constitution, sous l’impulsion de l’homme fort de l’époque Jerry Rawlings, qui marque le retour définitif de l’Etat de droit et du multipartisme.
Le NPP naît dans les années 1990, sur les vestiges fumantes du parti unique. De retour au pays, Akufo-Addo adhère à cette formation et à ses idées libérales. Il fait ses premières armes d’opposant politique en descendant dans la rue pour contester la stratégie économique anti-pauvres de Jerry Rawlings, qui a présidé entre 1992-2000 à la destinée du Ghana. Elu député en 1996, il devra attendre l’arrivée à la présidence du leader de son parti, John Kufuor, pour entrer dans le gouvernement.
En 2001, il est remarqué par le président Kufuor qui le nomme ministre de la Justice, avant de le transférer en 2005 aux Affaires étrangères. Son passage à la tête du ministère de la Justice a été marqué par la révocation des lois scélérates contre la diffamation sur lesquelles le gouvernement ghanéen s’est longtemps appuyé pour réduire au silence les journalistes un peu trop entreprenants à son goût. Cette révocation a permis à la presse ghanéenne de fleurir et de s’imposer comme une des presses les plus libres et les plus vibrantes du continent.
Ambition présidentielle
Homme politique ambitieux, Nana Akufo-Addo nourrit depuis les années 1990 le désir de diriger son pays. Sa première tentative est tuée dans l’œuf, lorsqu’il perd en 1998 les primaires de son parti au profit de John Kufuor. En 2007, il démissionne de son poste de ministre pour se présenter à l’élection présidentielle. Cette fois, il gagne les primaires, mais perd de justesse le scrutin face à John-Atta Mills, candidat du Congrès national démocratique (NDC), rival historique du NPP. Le scénario se répète lors du scrutin de 2012 qui porte John Mahama au pouvoir, avec 50,7% des voix. Akufo-Addo qui était juste derrière le gagnant avec 47,7% de voix, contestera les résultats en justice, mais sa plainte sera déboutée par la Cour suprême.
Or, comme l’homme n’est pas du genre à baisser les bras, il se prépare dès 2014 pour briguer de nouveau les suffrages des électeurs. Son programme, plutôt libéral, entend développer le secteur privé en diminuant les charges patronales et approfondir l’industrialisation du pays symbolisée par son slogan de campagne « un district, une usine ». Il veut aussi donner un coup de fouet à l’agriculture, en construisant « un barrage dans chaque village » pour faciliter l’irrigation. Ce programme s’inspire de la stratégie de l’émergence, largement réussie, des pays asiatiques que le président élu a analysée de long en large : « Les trois facteurs-clés du développement des économies en Asie sont à mon sens, a-t-il expliqué aux journalistes d’Africa Report en 2015, la modernisation de l’agriculture et l’établissement d’une politique industrielle claire. Le troisième facteur, c’est la rationalisation du secteur financier afin que ce dernier puisse soutenir la croissance (…).»
La victoire de Nana Akufo-Addo à l’élection du 7 décembre montre que l’électorat ghanéen a été sensible au travail de réflexion mené en amont par le candidat et que celui-ci est ensuite allé présenter à chacun de ses déplacements à travers le pays. Pour beaucoup d’observateurs, cette victoire s’explique aussi par le désir de changement des électeurs déçus par les nombreux scandales de corruption, par les « dumsors » (coupure d’électricité) à répétition, et la mauvaise gestion de l’économie en général, qui ont plombé le mandat du président sortant. Cette victoire a surtout conforté le statut du Ghana comme une grande démocratie où les élections jouent pleinement leur rôle consistant à sanction le pouvoir défaillant.
Le nouveau régime qui va se mettre en place à Accra après l’investiture du président élu programmée pour janvier 2017, devra tenir compte de la force de cette démocratie vibrante s'il ne veut pas finir lui aussi, comme son prédécesseur, dans la poubelle de l'histoire.
 

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